Que m’est-il permis d’espérer

un film de Vincent Gaullier et Raphaël Girardot
1 h 37 min
Production : ISKRA - IRD - proarti - La Huit - Look at Sciences
Langue : Français, Arabe, Oromo, Tigrinya, Pachtou
Image : Couleur
Son : Stéréo, 5.1
Négatif : Iskra
Versions disponibles : VFR, VENG

Dans le camp ouvert à Paris, Porte de la Chapelle, des réfugiés sont en transit. Quelques jours à peine d’humanité dans ce centre de « premier accueil ». Là, ils se reposent de la rue où ils ont échoué à leur arrivée en France après un voyage de plusieurs mois. Souvent de plusieurs années. Mais déjà, ils doivent affronter la Préfecture et entendre la froide sentence administrative.

Il n’y a pas de crise des migrants, il y a une crise de l’accueil.

Les intentions des réalisateurs

En 2002 sur un tournage en Bretagne, ils rencontrent un éleveur, Alain Crézé. Raphaël filmait déjà, Vincent se forme au son et leur premier jour de tournage sera un baptême : l’éleveur doit laisser partir à l’abattoir son troupeau. LE LAIT SUR LE FEU était né, déjà avec Iskra à la production. L’envie est toujours commune dès le départ, le temps de repérage et de documentation long, l’écriture se partage aussi et enfin sur le tournage l’équipe est toujours réduite aux deux co-réalisateurs. Leur dernier film SAIGNEURS était en salle en 2017.

Filmer le ténu

Depuis vingt ans que nous co-réalisons, nos comportements de « naturalistes » méticuleux adoptés vis-à-vis de ce que nous voyons et entendons de l’espèce humaine nous mènent toujours sur ce chemin : nous aimons décortiquer le réel, cette matière complexe qui supporte mal qu’on lui impose des commentaires ou des gros titres. Nous cherchons l’échange, la séquence, la parole où le non-dit transparaît et nous apporte beaucoup. Dans la scrupuleuse observation d’un visage apprenant une décision, de la position de deux corps face-à-face pour un entretien, ou encore dans le filmage attentif de silences accompagnant un souvenir, nous trouvons la plus juste réponse à nos interrogations sur la place de l’homme dans la société.

C’est durant l’été 2016 que nous décidons de faire ce film. Plus de 4 000 migrants se trouvent alors dans les rues de Paris, sans ressources. L’État, qui a en charge l’accueil de ces réfugiés, ne bouge pas et laisse s’installer des zones de précarité inacceptables nécessitant finalement une intervention humanitaire. Porte de la Chapelle, un centre de premier accueil est mis en place par la Mairie de Paris afin d’accueillir les hommes (un autre ouvre à Ivry pour les familles et les femmes seules). L’État est alors mis face à son incurie et est contraint quelques semaines plus tard de reprendre en charge ce lieu. Révoltés par la raideur de notre société, effrayés par cette position occidentale toujours si prompte à se protéger, émus par nos rencontres avec des réfugiés dans les camps sauvages de Paris ou chez nous quand nous les avons hébergés, nous cherchions à partager notre regard sur eux.

Filmer les regards

Pendant 18 mois installés dans le camp, nous avons rencontré de nombreux réfugiés. Avec tous ceux qui nous donnaient leur accord d’être filmés, nous sommes restés collés pendant la dizaine de jours qu’ils passaient là, transpercés par leurs regards plein d’espoir. Nous avons filmé leur premier entretien où les traces de la rue sont encore visibles, puis les retrouvailles heureuses avec leurs compatriotes, le passage obligé au Samu Social pour partager leurs problèmes physiques ou psychiques jusqu’à leur chambre où enfin ils pouvaient se reposer et se raconter (les raisons de leur exil, les atrocités du voyage, leur désir d’avenir en France). Après ces quelques jours de répit, nous les avons aussi filmé à la Préfecture, là où se déroule la prise d’empreintes et où les réfugiés apprennent le sort qui leur est réservé. L’ambiance y est terriblement différente. C’est froid, glacé même, que ce soit dans le décor ou dans les propos. Youssef, Zerbo, Obahullai, Alhassan, Djibrill, Guyot, Salomon, Johnson, Pavel... tous ont vécu là le scandale de ce non-accueil français, cherchant prétexte à ne pas instruire une demande d’asile. Par notre place face à eux tout au long de ces tournages, à la recherche de cette identité que nous leur demandons de revendiquer, assumant ces regards désespérés, nous souhaitons créer un lien d’empathie. Nous voulons que le spectateur s’attache à chacun d’entre eux, et que s’efface la masse, qu’il les rencontre par leur singularité - leur métier, leur famille, leur souffrance. Réveiller l’humanité de chacun et souligner l’inhumanité de l’accueil de la République.

Filmer la crise

Non, il n’y a pas de crise des migrants, il y a une crise de l’accueil. Non, ces personnes ne sont pas « migrantes », elles viennent chez nous, elles sont « réfugiées ». Non, elles ne sont pas un fléau, elles sont notre avenir, comme notre passé et notre présent le prouvent. Oui, elles sont comme nous, des êtres humains avec des histoires de famille, des métiers et des rêves. Demain, elles seront Nous.

Face à la guerre, à la pression démographique et à la pauvreté mais aussi face à l’absence de liberté d’expression, la migration fait partie des options et des fiertés d’un horizon de vie. Les réfugiés sont tous en fuite et cherchent un avenir meilleur ailleurs. Dans l’interstice de leurs mots, dans l’épaisseur de leurs récits, ou encore dans le lieu sans lieu de leurs rêves, les réfugiés nous ont confié leur absolu présent, une utopie douce, comme une évidence : « J’ai réussi à survivre jusque-là. Bien évidemment nous allons construire ensemble ce monde libre. »

Notre société devrait répondre à cette utopie, comme une chance, comme un espoir, comme un progrès. Mais face à ce besoin de mobilité, notre société oppose des frontières, des barrages puis propose des grilles de lecture, des grilles de tri, les grilles du camp. Le « centre » est pris en étau entre l’écoute et la compréhension de cette utopie et la gestion « des politiques migratoires » qui font tout pour alimenter la crise.

Filmer l’interdit

Le camp de la porte de la Chapelle est un camp en plein Paris ; ce n’était pas arrivé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ce camp de réfugiés est une représentation à petite échelle de la société française qui s’y retrouve dans toute sa complexité, depuis la frilosité des pouvoirs publics jusqu’à la générosité des bénévoles de quartier, depuis la rigidité sécuritaire et les atermoiements administratifs jusqu’à l’empathie des personnels soignants et sociaux. Tous viennent montrer une part de nous, sans être dupes ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ainsi, les travailleurs sociaux se voient obligés d’assumer une politique d’immigration qui rejette des personnes à la rue alors que ce qu’ils souhaitent avant tout c’est de les mettre à l’abri. La tension chez eux est visible quand ils ne peuvent s’empêcher de marmonner ou de souffler excédés ou d’aller fumer une cigarette pour se calmer. Et ceci est partagé par tous les gens ayant une action dans le camp, qu’ils soient médecins, salariés de l’OFII ou bien sûr bénévoles. Traversé par toutes les problématiques liées à l’hospitalité, le film révèle l’organisation du centre, avec ses contradictions, ses névroses, ses conflits, ses histoires.

Le camp est cependant un endroit humanitaire, pas seulement parce qu’il faut accueillir des « primo arrivants », aussi parce qu’il faut les protéger - en plein Paris – de la violence de la rue et des policiers qui viennent les déloger tous les deux jours. Le « dedans » est la preuve de la violence du « dehors ». Nous voulons montrer l’obligation de cet accueil, sauvetage nécessaire en pleine mer hostile, représentation symbolique et politique de l’ambigüité de l’accueil français car il offre la consolation de la chambre, de la douche et de la nourriture, mais il impose les horaires, le portique gardé par des agents de sécurité et surtout le rendez-vous à la préfecture.

La préfecture est typique de ces endroits interdits de la République, lieux que beaucoup de français connaissent et pourtant souvent loin des caméras. Nous avons pu y passer plusieurs jours de tournage. Nous avons pu filmer là où se déroule la prise d’empreintes et où les réfugiés apprennent le sort qui leur est réservé : Dublin, ou pas Dublin. Renvoi vers le pays où ils ont déposé leurs empreintes lors de leur entrée en Europe, ou pas de renvoi. Brutalité des décisions répondant à des règles strictes qui ne supportent pas d’exception même lorsqu’elles mènent à des situations absurdes...

Le camp expose au grand jour la versatilité des politiques qui changent les règles tellement souvent pour maintenir les réfugiés dans l’incertitude. Les discussions entre agents de l’Ofii, salariés d’Emmaüs et réfugiés qui essayent de comprendre sont saisissantes. Aussi, quelles que soient les nouvelles politiques migratoires, les projets de nombreux réfugiés viendront se fracasser à cette réalité : l’état ne veut pas que la France soit une terre d’accueil, donc acceptons le moins possible de demandes d’asile. Nous ne pouvons partager une telle position. Nous ne pouvons rester recroquevillés. Le pays d’abondance dans lequel nous vivons ne peut être entretenu par nous seuls. En approchant les réfugiés, en les rencontrant, en partageant leurs utopies, nous souhaitons faire ressentir à quel point nous ne pouvons que nous enrichir à leur contact.

Nous avons besoin des autres.

Les extraits du film

  • Yousseff est Tchadien - Extrait2 - EN TRANSIT
  • Johnson - Extrait 1 - EN TRANSIT
  • Obaihullah à la préfecture - Extrait 2 - EN TRANSIT

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